Le billet d'aujourd'hui, dont les thèmes ont été traités par Renart L'éveillé dernièrement, se penche sur l'abstentionnisme et le vote stratégique au Canada.
En cette période électorale, bon nombre d'électeurs se questionnent sur la pertinence d'exercer leur droit de vote.
Voter ou s'abstenir?À cet égard, commençons par évaluer les coûts et les bénéfices du vote selon

la théorie du choix rationnel. D'un côté, le temps alloué à la collecte d'informations menant à la prise de décision et le temps consacré aux déplacements et à l'attente au bureau de scrutin le jour du vote sont des coûts relativement faibles. De l'autre côté, l'apport anticipé des politiques proposées par les partis s'avère être l'un des bénéfices majeurs pour l'électeur. Il importe cependant de souligner que cet apport n'est tangible que si les partis annoncent des engagements différents les uns des autres et si les partis réussissent à rejoindre les véritables préoccupations du citoyen. De plus, la victoire du parti dans la circonscription doit être incertaine pour que l'électeur ait des raisons d'aller voter, sans quoi son vote sera futile dans un mode de scrutin pluralitaire uninominal comme le nôtre. Dans le même sens d'idée, le second bénéfice se matérialise si le suffrage de l'électeur est décisif. Pour que ce dernier le soit, son vote devra faire une différence, ce qui est rarissime. En effet, un vote n'est décisif que lorsque le seul suffrage de l'électeur permet au candidat d'être élu à la majorié simple ou absolue. Cette situation ne survient pratiquement jamais puisqu'elle nécessite une égalité préalable presque parfaite entre les partis (vote décisif = victoire du candidat par une seule voix de majorité).
Face à des coûts négligeables et à des bénéfices presque nuls, l'électeur rationnel serait théoriquement porté à s'abstenir de voter. Pourtant, force est de constater que la majorité des électeurs participe aux élections. Pour justifier cette réalité, certains penseurs soutiennent que les citoyens se prévalent de leur voix pour ne pas miner le taux de participation et la démocratie. D'autres affirment que si tous les électeurs étaient rationnels, ils n'iraient pas voter en raison de ces bénéfices insignifiants ; un seul vote ferait alors la différence, ce qui convaincrait plus d'un citoyen de s'exprimer par la voie électorale. Finalement, quelques auteurs défendent l'idée selon laquelle le « bon citoyen » a le devoir moral de voter, au nom du bien commun et de la viabilité du processus démocratique.
En revanche, si l'électeur décide de participer, il devra réfléchir au sens qu'il souhaite attribuer à son vote. Attardons-nous à ses possibilités.
Sincérité ou stratégie?Le « vote sincère » se définit comme étant un vote accordé au candidat d'un parti que l'électeur privilégie pour des raisons idéologiques, partisanes et/ou normatives. Le « vote stratégique », lui, est un vote qui tient compte des préférences de l'électeur, mais qui anticipe aussi le résultat des élections (prévisions) pour être « efficace ». Il est également appelé le « vote calculateur ».
De ce fait, l'électeur-stratège n'est pas rationnel selon la théorie présentée dans la première partie du billet puisqu'il croit à tort que son vote sera décisif. Par ailleurs, cet électeur devra être très bien informé pour agir selon cette logique. Pour ces raisons, d'après les travaux d'André Blais (1988, 1993, 1997, 2000), professeur en études électorales à l'Université de Montréal, le vote stratégique est marginal ; il ne concernerait qu'entre 3 et 5% des électeurs canadiens. Blais explique ce constat empirique en arguant que les partisans des tiers partis surestiment les chances de ceux-ci et évitent donc de songer à voter stratégiquement. Il remarque aussi que l'intensité des préférences était bien souvent trop élevée pour que les partisans ne délaissent leur premier choix au profit d'un vote stratégique.
Suggestions aux indécis
- Si vous résidez dans une circonscription de type « château fort » (la partie est jouée d'avance) et que le candidat du parti qui domine largement les autres ne figure pas parmi vos préférences, vous pouvez voter pour le parti qui se rapproche de vos intérêts ou de vos idéaux sans vous soucier des résultats (« vote sincère »). Même si votre suffrage n'aura aucune effectivité, une prime annuelle de 1,75$ sera versée à l'organisation ayant obtenu votre vote en vertu de la
règle sur le financement des partis politiques. Rappelez-vous qu'un tout autre vote de votre part n'aurait eu aucune incidence sur la réélection du candidat sortant.
- Si vous résidez dans une circonscription où la lutte est serrée entre un candidat d'une organisation que vous ne voulez pas voir gagner et un candidat d'un parti que vous respectez , il est primordial de voter pour ce dernier (« vote stratégique »). Bien que votre vote ne sera déterminant que si l'écart entre les deux partis est infime, il est préférable de ne pas courir le risque d'appuyer un tiers parti.
- Si vous résidez dans une circonscription où la lutte est serrée entre des candidats de partis que vous n'affectionnez pas particulièrement, vous pouvez octroyer votre vote au candidat qui risque de ne pas vous incommoder (« le moins pire »), ce qui pourrait empêcher le(s) candidat(s) indésirable(s) d'être porté(s) au pouvoir.