«Nous ne voulons pas être une province pas comme les autres, nous voulons être un pays comme les autres.» - Pierre Bourgault
« […] ce que le peuple n’a pu gagner un jour, il n’y renonce jamais et finit toujours par l’obtenir. » - Louis-Joseph Papineau

dimanche 7 octobre 2007

Le Bloc québécois doit-il se saborder ?

Il a longtemps inspiré les militants souverainistes. Il a su insuffler des priorités québécoises dans les débats canadiens. Il a aussi permis aux Québécois de se retrouver dans un parti qui n'a d'assises qu'au Québec lors des élections fédérales.

Or, en 2007, cette formation commence sérieusement à me faire douter. Est-elle toujours pertinente? Sert-elle vraiment la cause?

Dans les faits, aucune autre organisation politique « québéco-canadienne » n'a réussi à absorber successivement, d’une élection à l’autre, autant de votes québécois que le Bloc depuis sa première participation, en 1993. Éclipsant ses adversaires, il écartait intelligemment les autres acteurs canadiens des rétroprojecteurs. En 2004, Gilles Duceppe s’était même illustré à un point tel que des citoyens des provinces anglophones s’avouaient frustrés de ne pas pouvoir voter pour le Bloc québécois. Dernièrement, La Presse nous apprenait que trois Canadiens hors Québec avaient contribué à la caisse du parti politique pour soutenir le mouvement.

À ce propos, les motivations de ces donateurs sont parfois révélatrices ; par exemple, un médecin résidant en Colombie-Britannique affirmait au journal que « le Canada ne sera plus sous la férule des francophones à Ottawa [si le Québec se sépare]. Je veux que l’on reprenne possession de notre pays », disait-il. Devant ces cas, devons-nous comprendre que la présence bloquiste à Ottawa diffuse un message revendicateur qui trouve écho chez les Canadiens, ces derniers appuyant notre cause par envie de régler le litige identitaire qui oppose les deux nations?
Le Bloc vise-t-il la bonne clientèle? S'il est vrai que la diffusion de l'argumentaire souverainiste au Canada désamorce l'incompréhension et facilite la réceptivité des Canadiens, il est aussi important de se questionner sur les véritables mandats du Bloc québécois. Des précisions s’imposent.

D’abord, en endossant plusieurs projets de loi du gouvernement central, en en soumettant au nom de leur parti et en sauvant la tête du Premier ministre, les bloquistes envoient un message ambigu aux Québécois.

D'une part, ils brouillent la réalité politique sur la scène fédérale en offrant une option strictement québécoise à la population : un faux parti fédéral à vocation provinciale. Il importerait de retirer cette possibilité pour démontrer que les autres partis ne sont pas à même de répondre aux ambitions des Québécois. En analysant les discours du Bloc ou en ne le faisant pas, ironiquement, nous remarquons rapidement et naïvement que les enjeux canadiens ne recoupent que très rarement ceux du Québec. À leur tour, lorsque les partis canadiens tentent de cibler les intérêts des Québécois, des éminences condamnent ouvertement ces « actions stratégiques » destinées à recueillir le vote francophone, leur intérêt national n'étant visiblement pas lié au nôtre. Certes, le Bloc reste à l'affût des dossiers traités par Ottawa. Il prend souvent la parole pour remettre les pendules à l’heure, mais réussit-il vraiment à changer la donne? À mon sens, le Bloc paralyse l’élan nationaliste puisqu’il persiste à vivre alors que son but premier était de former une opposition temporaire pour exalter le désespoir des élites fédéralistes québécoises face aux refus canadiens de Meech et de Charlottetown.

D'autre part, il pourrait être audacieux d'adopter une attitude de laissez-faire pour rendre compte de l'inattention du gouvernement central à l'égard du Québec. Aux tenants du fédéralisme d'ouverture des conservateurs, rappelons que l'instigateur de la motion sur la reconnaissance de la nation québécoise était un bloquiste, que la place du Québec à l'UNESCO a été exigée par le BQ et que la mort annoncée du déséquilibre fiscal n'a pas été constatée! Cependant, bien que ces gains puissent être vécus comme positifs, il m'apparait évident que le Bloc québécois est devenu le parti de la contestation insipide. Pour cause, les moments forts de l'organisation ont découlé des échecs de l'intégration du Québec à la fédération canadienne (1987 et 1992) et du scandale des commandites (2003-2005). En dehors de ces périodes conjoncturelles favorables à la cause, le Bloc québécois perdait des plumes et plafonnait subitement. L’ennui n’est toutefois pas de constater que les vents de protestation s’engendrent par des événements anti-québécois, bien au contraire! La plupart des nouveaux pays indépendants ont eu besoin de crises structurelles pour que le peuple se décide de prendre les rênes de son État. Le problème se situe plutôt au niveau des choix que nous offrons à une population qui s'est sentie rejetée. En effet, cette dernière, qui réagit sur le coup de l’émotion, trouve un refuge rassurant, mais beaucoup trop commode, dans les bras du Bloc québécois. Pourquoi? Premièrement, celui qui décrie l’injustice sans pour autant agir concrètement limite malheureusement la portée des actions qui pourraient être prises pour condamner des excès ou des renvois. Les commandites auraient-elles eu un impact plus significatif sur les résultats provinciaux de 2007 si les électeurs québécois n'avaient pas eu l'occasion de condamner les libéraux en votant pour les bloquistes en 2004 et en 2006? Deuxièmement, le Bloc revêt la forme d’un passe-partout qui ostracise notre réflexion sur la question nationale. Au lieu de renforcer notre conviction souverainiste, qui doit avant tout se fonder dans les motifs socioculturels et linguistiques, les événements qui stimulent les vagues nationalistes s’apaisent avec cette possibilité de voter pour un parti qui ne pourra pas prendre le pouvoir.

À une époque où les électeurs, envers et contre tous, semblent s'orienter vers l'autonomisme, il serait peut-être préférable de supprimer cet outil multifonctionnel qu'est le Bloc québécois, lequel est utilisé pour protester futilement et symboliquement contre le fédéral. Il a perdu sa raison d'être, qui était d'amener le peuple à constater l'absence d'alternative crédible pour son avenir.

Rapatrions unilatéralement nos forces à Québec!

8 commentaires:

Abdul-Rahim a dit…

Très bon billet. Je crois que comme le Bloc se présente comme l'option québécois, il ne sert rien vraiment à cause de la souveraineté, et de temps en temps éviter l'amélioration du statut du Québec au Canada, en disant que qq. projet de loi ou l'autre ne donnent assez au Québec, donc les députées votent contre qq. initiative qui ferait gagner mieux le Québec.

Alors, le Bloc sert rien pour le mouvement independantiste que pour assurer les gens souverainistes et pseudo souverainistes que leurs voix sont entendus à Ottawa, comme ayant députées à la Chambre va avancer la cause, si le Québec décide à se séparer, la Chambre va pas l'arrêter, alors pourquoi ils sont là?

Sir Sébastien a dit…

Votre réflexion traduie très bien le mouvement de contestation envers l'existence du Bloc. J'ai particulièrement apprécié votre utilisation du mot "ostracisme" exercé par le Bloc. Rien n'est plus vrai, en sachant que le débat restera toujours dilué à Ottawa par une contestation bloquiste tout-azimut sans fin.

D'autre part, si vous voulez encore plus vous convaincre qu'il y a un mouvement anglophone pour la séparation du Québec, veuillez jetter un oeil sur le lien suivant.

http://www.canadadivided.com/

Ça fait mal aux yeux mais c'est assez révélateur. Le propos y est malheureusement assez haineux mais démontre bien l'incompréhension (jalousie?) de certains Canadiens face à la réalité Québécoise.

Enfin, grâce à des carnets comme les vôtres, vous permettez une réflexion un peu plus articulée que certains de mes commentaires sur mon blogue. De toute façon, je me sert de mon blogue comme "défouloir". Merci de me tenir au fait de vos réflexions et continuez à pondre de cette façon. La qualité avant la quantité...

Sir Seb.

Julien Fournier Dorion a dit…

Il semblerait que ce débat n'a pas été abordé suffisamment.

En ce qui concerne le site anglophone qui regroupe des citoyens divisés sur la question de la place du Québec au sein du Canada, il est intéressant de constater que la scission qui perdure, malgré la thèse farfelue de l'inexistence des deux solitudes, est bien réelle.

J'avais déjà consulté ce forum, mais je remercie sir sébastien de le mentionner publiquement dans le cadre de cette discussion. Il illustre bien le malaise de certains à l'égard de nos revendications, soit dit en passant toutes aussi valables que celles qui sont défendues par les Premières Nations.

Pierre R. a dit…

Julien

Excellent point de vue. Toutefois, je crains qu’avec la faiblesse des deux vieux partis, Conservateur et Libéral, le Bloc québécois ne passe au centre de manière plus éclatante. Je crois que le Bloc tire sa légitimité de cette volonté du Québec d’être différent. Il fut un jour où le ciel était rouge à Ottawa et bleu au Québec. Maintenant, le Bloc vient apporter une nouvelle couleur - si je puis dire - à ce désir d’opposition que se garde le Québec. Il y a probablement derrière cette volonté une réelle insécurité de ne pas voir notre identité reconnue ou bafouée à Ottawa ou par le ROC. C’est vrai que le Québec est ambigu. C’est bien ce qui le distingue. Pour ma part, s’il n’y avait pas le Bloc, j’imagine mal comment manifester notre opposition si les deux vieux partis traditionnels ne rencontrent plus nos aspirations.

Pierre R.

Julien Fournier Dorion a dit…

Pierre,

Je comprends votre point de vue, mais n’est-il pas aberrant de se lier au fédéralisme que nous désapprouvons en votant pour un parti qui se prête à son jeu ?

Par ailleurs, j’aimerais m’attarder à votre dernier propos, que j’ai reproduit ci-après.

« S’il n’y avait pas le Bloc, j’imagine mal comment manifester notre opposition si les deux vieux partis traditionnels ne rencontrent plus nos aspirations. »

L’une des solutions, qui est peut-être un peu trop téméraire, serait de ne pas voter - ce n’est pas une obligation en ce moment - lors des élections fédérales pour témoigner de notre désaccord et, en contrepartie, de se rendre aux urnes massivement lors des élections provinciales pour mettre l’accent sur les préoccupations qui ne sont pas partagées à l’extérieur du Québec.

Évidemment, cette solution n’est pas nécessairement la meilleure piste à suivre ; elle illustre néanmoins que nous pouvons envoyer des messages différents en repensant nos comportements électoraux.

Pierre R. a dit…

Julien

Vous apportez des arguments intéressants. Ne pas voter par contre voudrait dire une certaine abdication devant nos revendications face à Ottawa. Comment revendiquer si on s’abstient de voter ? Qu’on le veuille ou non Julien, notre vie est encore conditionnée par Ottawa. Non que je m’en réjouisse. Mais c’est ainsi. J’aime bien ce petit pouvoir de nuisance que se garde le Québec à Ottawa. Il nous a servi plus souvent qu’autrement. Parfois plus, parfois moins.

La présence du Bloc à Ottawa a quand même fait bouger des choses. Un gouvernement minoritaire est possible lorsqu’il y une trop grande fragmentation des votes. Et je ne voudrais pas - mais surtout pas - pour l’instant l’occasion à Harper d’aller chercher suffisamment pour former un gouvernement majoritaire.

Enfin, un Bloc en grand nombre à Ottawa - au sein d’un gouvernement minoritaire - peut aller chercher plus qu’une absence complète du Québec au sein de la Chambre des Communes. Le rapport de force est alors annihilé.

Mais attendons de voir comment va se dérouler le prochain discours du Trône et le jeu des tractations politiques. Remarquez bien, Julien, c’est mon point de vue. Je suis devenu avec l’âge plus patient. Pas trop tout de même :-)

Julien Fournier Dorion a dit…

Pierre,

Je suis, moi aussi - quoiqu'on puisse en penser - patient.

En fait, je crois être un étapiste proactif qui milite en faveur de certains gestes de rupture (constitution québécoise, hymne national, citoyenneté québécoise, etc.), qui souhaite multiplier les avenues possibles et qui cherche de nouveaux moyens efficaces. Par exemple, l'initiative de consultation populaire, qui implique la présentation d'un nombre de signatures donné à l'Assemblée nationale pour exiger la tenue d'un référendum, peu importe le parti au pouvoir au moment de la décision du peuple, est un outil puissant qui aurait pu être employé sous le règne de Bourassa en 1992, alors que les sondages accordaient plus de 70% des voix au OUI. Si ce sujet bien précis vous intéresse, je vous recommande de consulter le texte « La dialectique de la souveraineté » de Jean-Herman Guay dans l'édition d'avril 2007 de la revue Options politiques ( http://www.irpp.org/fr/po/ ).

Pour en revenir à mon article, le retrait du Bloc, à mes yeux, ne précipiterait pas les choses.

Cependant, je ne crois pas me tromper en affirmant que l'absence du BQ n'inciterait pas non plus les autres formations politiques à prendre le flambeau pour renforcer la place du Québec à l'intérieur du Canada. Ledit retrait, en ce sens, viendrait corroborer mes impressions selon lesquelles le Québec serait de plus en plus marginalisé. Ce pari, lorsqu'on l'occulte rapidement, peut paraitre risquer puisque cet affaiblissement serait tangible et donc pénible à court terme. Néanmoins, je considère que cette stratégie ouverte lancerait la balle dans le camp des fédéralistes. Ainsi, ces derniers devraient prouver leur attachement au Québec en répondant personnellement à nos demandes, sans quoi les Québécois refuseraient de perdurer dans une fédération dont la constitution n'a jamais été approuvée.

Comprenez-moi bien, je ne rejette pas le travail des bloquistes, loin de là. J'ai assisté à une conférence de Gilles Duceppe aujourd'hui et je lui reconnais de grandes qualités. La position que je défends ne sert qu'à alimenter le débat sur nos rapports de force.

Somme toute, j'ai l'étrange impression que nous aidons le Canada à se détacher de sa responsabilité à notre égard.

Rappelons-nous que les décisions de la Cour Suprême qui renversent les jugements québécois ne devraient pas être effectifs tant et aussi longtemps que le gouvernement central n'aura pas offert une proposition décente pour intégrer le Québec à l'intérieur de ses frontières constitutionnelles ; la Charte canadienne des droits et libertés, qui s'enracine dans la constitution de 1982, permet frauduleusement au pouvoir judiciaire de trancher sur des sujets qui nous concernent (annulation de dispositifs linguistiques et scolaires de la Loi 101, préséance du multiculturalisme en immigration, etc.).

Daniel Bédard a dit…

A mon avis, le Bloc s’affiche sur la scène fédérale et tente de conserver l’électoralisme en tentant d’impressionner, on dirait, par sa propension à s’opposer à tout.

Mais sans en contrepartie amener de nouvelles idées et surprendre ses sympathisants et militants. Ni en s’occupant plus activement de dossiers-citoyens ayant une connation politique. Ainsi le Bloc montre plutôt ainsi ses 2 visages. D’un coté il dit protéger les intérêts des québécois et québécoises et quand un citoyen lui amène un dossier concret, on l’envoie se faire paître ailleurs.

En peu de mots, Monsieur Duceppe semble avachi, désabusé et à cour de moyens.

Son idée de déposer un projet de loi qui garantira que tous les électeurs voteront à visage découvert se veut, à mon humble avis, une intention claire, encore une fois, de se rallier à la majorité pour des fins encore une fois strictement électoralistes.

Imaginez : proposer une loi pour contrer 16 musulmanes comme si ces dernières représentaient un réel problème. Et ne pas proposer en contrepartie une commission royale d’enquête sur l’administration de la justice sur tout le territoire canadien.

Au lieu, le Bloc propose une enquête sur l’administration de la G.R.C. Or une telle enquête, c’est comme tenter de bouchonner un trou dans une carosserie toute rouillée. Tôt ou tard, la carosserie cèdera emportant avec elle sa ’’patch’’.

Et que vaut telle enquête vis-à-vis les subalternes si les directives viennent plus souvent qu’autrement d’en Haut-Lieu.